Atelier de la Volane

Sona Karadelian et Denis Cunin

 

Nous sommes avant toute chose des potiers, c’est-à-dire des gens en contact constant, au cours de leur travail, avec l’élément terre. Là réside le sens principal de ce métier. Prendre un bol de potier en main le matin doit donner l’occasion d’établir et de sentir ce contact avec la terre.

Céramique – Cristallisations

Étranges cristaux

Les cristaux ont ceci de fascinant qu’ils sont à la frontière entre le règne minéral et le règne du vivant. Ils ont, comme les cellules, une enveloppe et un noyau. Ils naissent et grandissent comme des êtres vivants, avant de se figer dans une forme qui n’évoluera presque plus pendant des milliers d’année. Nous avons à chaque cuisson l’impression de voir le minéral essayer d’accéder à la vie et à la conscience. On se dit même parfois qu’il y parvient peut-être, d’une manière qui nous échappe.

Histoire

Nés d’une erreur de manipulation d’un ingénieur chimiste de la manufacture de Sèvres à la fin du XIXème, les cristallisations céramiques ont connu un âge d’or en Europe entre 1890 et 1914, sous l’impulsion de l’art nouveau.
Après guerre, la technique est abandonnée car trop capricieuse pour les procédés industriels.
Après sa redécouverte, dans les années 60, en Amérique puis en Europe, il y a toujours eu un petit nombre de céramistes, sur les deux continents, qui ont travaillé à la redévelopper.

Technique

Les métaux sont des ingrédients essentiels des glaçures céramiques : ils apportent les teintes. Le Zinc, lui, dans des conditions très précises de températures et de composition des émaux, a la capacité à s’organiser spontanément selon une structure cristalline.
La technique est particulièrement contraignante.
– La mise au point des émaux est laborieuse et demande d’innombrables tests et réglages pour stabiliser la cristallisation.
– Les cristallins ne tolèrent pas l’aluminium, composant essentiel en céramique parce qu’il assure la cohésion entre le verre (l’émail) et la terre. De ce fait, il faut jongler sans cesse pour apporter les autres composants sans apporter d’alumine (la plupart des roches broyées utilisées pour préparer les émaux en contiennent.) Et surtout, les émaux cristallins, n’accrochant pas à la terre, s’écoulent fortement pendant la cuisson.
Nécessité donc faire pour chaque pièce, et dans la même terre que celle-ci, une petite coupelle qui sera chargée de récolter l’émail qui s’égoutte.
Après cuisson, il faudra couper à la disqueuse cette coupelle pour la séparer de la pièce, puis soigneusement polir la ligne de coupe à l’éponge diamantée.
– Les cuissons cristallines sont très longues, avec des courbes de température complexes. Il faut aller au point de fusion des émaux (généralement 1270°c), descendre au point de formation des cristaux (autour de 1080°C), remonter au point ou ils grandissent (1110), puis naviguer d’un point à l’autre par paliers d’une à deux heures afin que les cristaux naissent, grandissent, se divisent, grandissent de nouveau….
– Les cristallins sont extrêmement sensibles. La moindre imprécision lors de la fabrication de l’émail, la moindre erreur empêchant une bonne circulation de l’air dans le chargement du four et c’est la débâcle : la fournée avec des cristaux totalement absents, ou au contraire trop nombreux, ayant poussé dans toutes les directions, hérissant la terre de pics.
– Les cristallins demandent une montée très rapide en température en début de cuisson et ont un coefficient de dilatation très fort par rapport à la terre. Deux facteurs qui font qu’à la moindre micro-fissure au séchage, la pièce se coupe en deux à la cuisson. Les cristalliseurs sont d’ailleurs connus pour les montagnes de fragments qui se forment dans leur jardin.

 

Potiers

Nous avons cherché dès le début de notre activité à ramener la technique de cristallisation, très souvent réservée aux pièces d’exception, dans le champ de la poterie traditionnelle, à laquelle nous sommes fondamentalement attachés.
Plutôt que de développer des grands cristaux sur porcelaine, nous travaillons essentiellement le grès et cherchons au contraire à développer de petits cristaux s’intégrant aux nuances traditionnelles des émaux de grès.
Dans le même ordre d’idées, nous affectionnons les formes rustiques, un peu irrégulières, alors que les cristallins exigent normalement des formes très classiques, parfaites. Nous essayons de nous placer au point de rencontre possibles entre ceux deux esthétiques fondamentalement opposées, sur une ligne d’équilibre toujours très ténue.
Notre production appartient finalement avant tout à la famille des poteries de grès. Elle est faite pour vivre, pour être utilisée, pour affronter la dure existence des chambres d’hôtes et des restaurants, pour résister au four, au lave-vaisselle et au micro-onde. Placée en extérieur, elle supporte les hivers les plus rigoureux sans broncher.
Elle doit donc placer ses tarifs dans les fourchettes habituellement pratiqués en poterie de grès, et ce, malgré le surcoût important en temps, matière, énergie, engendré par les cristallisations. C’est sans doute là l’équilibre le plus complexe à maintenir. Mais c’est aussi l’histoire des cristallins dès leur origine.